Première neige
comme une grâce ou un sacre
comme une symphonie muette du silence
pétales d’œillets blancs éparpillés
en un ciel agile de magnificence
tu te poses humble et sans rivale
sur les toitures et les mansardes
tu te poses fidèle et te prélasses
avec ton sourire mouillé d’extase
Chaste neige l’assoiffée de terre
l’assoiffée de pierre et de fer
l’amoureuse de ce pays en sa grandeur
tu le mènes par la main à ton autel de fraîcheur
et tu épouses son nom aveugle qu’il traîne
ombre fatiguée derrière son masque
Tu épouses sa couche ravivée de ta chaleur
Tu épouses ses formes et ses galbes
- O neige à la robe sobre et bien sage
qui réveilles doucement
les âmes en secouant un peu ta taille
Tu blanchis le dos des branches
en ta lente chute qui s’élève
Tu blanchis l’œil des briques solitaires
et les cils qui dorment sous leur émail
Légère tu files et défiles
coiffant de ta laine et tes privilèges
coiffant de tes rêves et groseilles
toute chose sans dérogation
pour le blason et pour l’hommage
- pour l’apothéose des images
Dans tes yeux réside la souche d’une fable
plus blanche que ta substance
plus éclatante qu’une larme de ta bouche
une fable d’amour et d’abondance
pour les vertus larges de l’innocence
que nul ne déchiffre ni n’envisage
Neiges mon convoi d’amis disparus
mon cortège d’enfants qui voyagent
vous n’êtes point l’aigreur des perrons
ni mères des rocailles ni ennemies des villages
Vous êtes les laitières des arbrisseaux
Vous êtes les sœurs jalouses des ruisseaux
Vous pleurez quand vous me parlez
Votre visage fond et se mêle à la terre
se mêle à nos paupières
O neiges que j’héberge
O neiges qui protègent
(Poèmes écrits à partir d'un lit d'hôpital à Ste-Agathe, en contemplant la fenêtre)
un vent souffle dans la mémoire des pierres
les arbres remuent
une mésange s’envole
les branches nues tendent
vers le soleil d’avril pour se revêtir
leurs doigts qui n’ont plus le même âge
tentent de retrouver l’étincelle de vie
une distance les sépare de leur proche avenir
l’amour qui hésite inonde le paysage
l’univers évolue vers sa perfection
la terre continue de pivoter sur son axe
je rêve d’atteindre la source du bruit du silence
*
même paysage de la même fenêtre après l’orage
différents oiseaux traversent le lac
mêmes pierres et montagnes écrivent sur le sable
poème jamais écrit
— exister comme elles ont toujours existé
dans la beauté qui engendre encore plus de beauté
malgré les sphères immuables de l’éphémère
mon souffle épouse le corps de l’univers
éclaire ma conscience essentielle d’être
visite des chevreuils à la lisière du bois
leur œil tranche la tête des vautours
me réveille à moi-même
— devenir coquillage ou poisson
pour mieux vivre et comprendre l’échine de l’eau
*
ciel sans trace
plus pâle que d’habitude
bleu délesté de l’emprise des concepts
brume blanche cadavérique lève son voile
j’écoute ma musique intérieure
— sommet de toute musique
immergée dans le centre de l’être
comment traduire la perfection de l’amour
devant verdoyante prairie ?
comment dire l’absence aux nuages de l’errance ?
je redécouvre mon chemin à chaque virage
à l’instar des fruits qui surgissent des tiges en fleurs
je franchis sans regret le connu inconnu
attribué
*
lune ronde comme une cloche
à travers les branches
je la fais résonner aux dimensions de la terre
j’observe la danse de son cercle
au rythme du prisme de la claire noirceur
les étoiles sur la page noire du ciel :
pensées d’amour lancées vers l’univers
une agglomération d’astres divisée en
formes géométriques
m’offre son visage répandu à perte de vue
— perpétuer sa destinée à l’exemple des ciels d’été
aimer ceux qui cassent
et ceux qui réparent sans bruit l’univers
*
seule blancheur des bouleaux
fin grise d’automne
fonte provisoire des manteaux de neiges
vigueur des sapins verts parmi épinettes dénudées
j’apprends des oiseaux le chant des couleurs
ils recréent la beauté malgré la déchirure
malgré les taches de goudron
qui noircissent leurs ailes et gosier
dans les vitrines la mode du prochain printemps
froid et chaleur épousent nos saisons
douloureuse extatique naissance
de l’instant secret qui ne délimite
*
pluie incessante
sommeil des bestioles
montagnes disparues derrière épais brouillard
arbres du jardin pour seul horizon
j’écoute bruit des heures qui
se frottent contre la maison
réchauffement de la planète
deux ours blancs sautent hagards
d’un pôle de glace qui flotte à un autre
— peut-on sauver de justesse ce qui s’effiloche ?
qu’est-ce que regarder
sinon recevoir les multiples manifestations de l’indivis
et s’en nourrir ?
décréter la terre mon ciel
la couvrir avec mes mains de silence et de beauté
l’envelopper de lumière
*
lune posée ce soir au milieu des étoiles :
assiette sur nappe fleurie
je discerne le silence du silence de ton regard
la fragilité de l’univers est manifeste
à travers les ciels de poussière
quel avenir avec
une beauté de plus en plus perforée ?
espérer l’acte créateur contre tout espoir
le difficile et nécessaire geste protecteur
dernière dépêche : autre avion pulvérisé
ferrailles repêchées aucun passager
photo d’enfant retrouvée dans portefeuille
entrer ensemble dans ce qui ne peut être extirpé
*
brume entre les montagnes
originant des vallées aussitôt dissipée
— vent glacial brûle ma mémoire trempe
une tristesse laboure toute joie de vivre
persévérer dans la lumière grise des saisons
je me vois rêver et répéter :
nous sommes plus qu’un tas d’os et de chair
nous sommes le réceptacle de l’univers
la beauté coule en nous avec
son arc-en-ciel de résonance
chaque cellule plus proche de l’autre vie
que nos abîmes d’obscurités
*
nouveau matin de mai
nouveau soleil nouvelle clarté
les premiers bourgeons tardent à pointer
— dans ma verrière reflet du sapin vert
derrière l’arbre squelettique
aujourd’hui encore la terre
neuve comme au premier jour
vivre entre deux moments fraîchement créés
en ressentir l’intensité
hier c’est l’hier de la temporalité
j’efface ce qui me déplaît de persister
j’habite le sanctuaire de l’éternel présent démystifié
qui déverrouille toute sombre pensée
(Méditation pré-matinale. Accompagné d'un groupe, lors d'une retraite de ressourcement)
suivi d'Automnales









